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2000 04 13 * Le Nouvel Observateur * L'ancien patron de la DST livre ses secrets - Révélations d'un homme de l'ombre * Vincent Jauvert

Yves Bonnet dirigea le contre-espionnage français de 1982 à 1985. Il publie la semaine prochaine ses Mémoires. Rencontre avec un maître du renseignement, qui milite aujourd'hui pour un contrôle parlementaire des services secrets


Le Nouvel Observateur. - Quelques jours après votre arrivée à la DST en 1982, vous avez fait une étonnante découverte : le service de contre-espionnage français écoutait les communications de l'ambassade d'Allemagne de l'Ouest à Paris.
Yves Bonnet. - C'est vrai. Voici comment je m'en suis aperçu. Au GIC [le service chargé de réaliser les écoutes], nous avions un contingent très restreint : 127 lignes. Il fallait le gérer au mieux. J'ai donc demandé à voir la liste des personnes et des institutions que nous écoutions. Parmi celles-ci, il y avait bien entendu les diverses représentations des pays du bloc soviétique, mais aussi l'ambassade de RFA. Il restait un vieux fond "anti-boche" à la DST, où l'on pensait qu'il fallait toujours se méfier de notre voisin, avec lequel nous entretenions par ailleurs d'excellents rapports. J'ai fait cesser ces écoutes totalement inutiles.

N. O. - D'autres ambassades de pays alliés (Etats-Unis et Grande-Bretagne) étaient-elles visées ?
Y. Bonnet. - Non.

N. O. - En revanche, vous avez fait installer un centre d'écoutes près des Etats-Unis : à Kourou, en Guyane.
Y. Bonnet. - A Nouméa aussi. Avec les DOM-TOM, nous avons essayé d'avoir la couverture la plus large possible. Nous nous sommes réparti la tâche avec la DGSE, qui, elle, a monté des "grandes oreilles" à Mayotte, et probablement en Polynésie. En fait, avec nos modestes moyens, nous avons tenté de faire ce que les Américains ont réalisé en beaucoup plus grand avec le système echelon [réseau mondial d'écoutes que les Etats-Unis ont monté grâce à des accords avec la Grande-Bretagne, l'Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande mais aussi l'Allemagne et le Japon].

N. O. - A partir de la base de Kourou, les services français écoutaient-ils des communications en provenance ou en direction des Etats-Unis ?
Y. Bonnet. - Je ne peux pas vous répondre non...

N. O. - En matière d'écoutes, le plus difficile est de casser les codes des communications cryptées. Avez-vous connu de grands succès en la matière ?
Y. Bonnet. - A l'époque, nous travaillions sur ce sujet en étroite collaboration avec la DGSE. Mais il faut avouer que nos résultats ont été bien maigres : nous n'avons réussi à briser que les codes des services... marocains.

N. O. - Dans votre livre, vous racontez aussi comment la DST se constituait une caisse noire. Les fonds secrets du Premier ministre ne suffisaient-ils pas ?
Y. Bonnet. - Non, pour acheter certains matériels chers ou pour payer d'importants informateurs, il nous fallait davantage. Notre "combine" ? Nous avions des emplois fictifs. Dans le budget que nous présentions, le nombre de nos collaborateurs était gonflé. Nous recevions donc plus de salaire que nécessaire : c'est ainsi que nous alimentions notre caisse noire. Une fois cependant nous avons sollicité l'aide financière de la CIA.

N. O. - Pour rémunérer un informateur ?
Y. Bonnet. - Oui, notre taupe au sein du KGB, Vladimir Vetrov alias Farewell. Cet officier soviétique, qui travaillait dans le département du renseignement technologique, nous a donné une quantité considérable d'informations sur les activités du KGB - 3 000 documents ! Grâce à lui, nous avons eu la confirmation éclatante que les espions soviétiques se livraient au pillage systématique des technologies occidentales. Il nous a aussi révélé le nom de 250 officiers du KGB à travers le monde. La CIA a collaboré avec nous sur cette opération. Elle a fourni à Vetrov une caméra miniature pour photographier des documents secrets. Elle a aussi payé une partie des 150 000 francs que nous avons donnés à Farewell. Nous lui avons fait d'autres cadeaux, comme un manteau de fourrure artificielle pour sa maîtresse.

N. O. - On dit que c'est à cause d'une maladresse de la DST que Vetrov est tombé (il a été exécuté en 1985) ?
Y. Bonnet. - Je ne crois pas. Il a commis trop d'imprudences. C'est pour cela qu'il a été démasqué.

N. O. - Continuons sur cette affaire Farewell. Le principal officier traitant de Vetrov était à l'époque attaché militaire adjoint à l'ambassade de France à Moscou : le commandant Patrick Ferrand. Ce fut, écrivez-vous, le meilleur espion français depuis la guerre. Et pourtant il a fini dans un placard à la DGSE.
Y. Bonnet. - Oui, cette histoire m'a beaucoup chagriné. J'ai demandé que l'on affecte le commandant Patrick Ferrand à notre section soviétique où il aurait pu faire une grande carrière. Mais c'est la DGSE qui l'a récupéré pour l'assigner à la division... américaine. Quel dommage !

N. O. - Grâce aux informations fournies par Farewell, vous avez obtenu l'expulsion de 47 diplomates soviétiques de Paris - une première. Qu'en a pensé François Mitterrand ?
Y. Bonnet. - Il m'a donné son accord très facilement. Puis il s'est passé quelque chose d'étrange. Quelques jours après le départ de France des espions soviétiques, je suis retourné à l'Elysée. Le président Mitterrand m'a dit : "Pourquoi m'avez-vous fait renvoyer à Moscou l'un de mes amis, M. Tchévérikov ?" Je lui ai dit : "Parce que cet homme était le résident [le patron] du KGB à Paris." En fait, François Mitterrand avait téléphoné à l'ambassade soviétique et demandé à parler à M. Tchévérikov. On lui avait répondu : "Mais, monsieur, il n'est plus là : vous l'avez fait expulser." Autrement dit, le président de la République était sans le savoir en contact avec le principal espion russe en France ! Ce qui ne veut évidemment pas dire que François Mitterrand ait livré le moindre secret à cet homme.

N. O. - A l'époque, la DST soupçonnait beaucoup d'hommes politiques et de hauts fonctionnaires français d'être des agents du KGB, n'est-ce pas ?
Y. Bonnet. - Oui, c'était une sorte d'obsession. Au cours de conversations dans la "maison", on me disait souvent : attention, tel personnage important travaille pour les Soviétiques. Chaque fois je demandais des preuves, qui ne venaient jamais. Un nom était régulièrement cité : celui de Claude Estier, qui était à l'époque président de la commission des Affaires étrangères à l'Assemblée nationale. Mais là encore il n'y avait aucune preuve.

N. O. - En avez-vous parlé à François Mitterrand ?
Y. Bonnet. - Non. En revanche, j'ai évoqué devant lui le cas d'une autre personnalité politique elle aussi soupçonnée : Pierre Sudreau, ancien ministre du général de Gaulle. Il était en contact avec des agents de la RDA. Mitterrand m'a rembarré : "C'est un honnête homme", m'a-t-il dit. Sudreau n'a pas été inquiété. Enfin, il y a eu le cas d'un conseiller de Claude Cheysson, alors ministre des Affaires étrangères. Ce collaborateur avait une maîtresse d'origine russe qui était la seule Française autorisée à danser au Bolchoï. Hé oui, une danseuse ! Pour la voir, il allait souvent à Moscou. Un jour, Cheysson m'a demandé ce que je pensais de cette histoire. Je lui ai dit qu'il valait mieux que son conseiller ne soit pas en charge des affaires soviétiques.

N. O. - Et puis il y a eu cette opération d'intoxication visant à faire croire que des collaborateurs de Charles Hernu étaient des agents de l'Est.
Y. Bonnet. - Oui. Un escroc - probablement à la solde du KGB - a réussi à nous faire douter de la loyauté de personnalités au-dessus de tout soupçon.

N. O. - Qui, par exemple ?
Y. Bonnet. - François Heisbourg, l'un des conseillers de Charles Hernu alors ministre de la Défense. L'intoxication a réussi : Hernu voulait confier à Heisbourg la direction internationale de la Délégation générale de l'Armement, et je l'en ai dissuadé. J'avais complètement tort : Heisbourg, comme les autres, a été totalement blanchi par la suite. Le prétendu informateur a, lui, disparu, les poches pleines...

N. O. - Ce fut votre seule bévue ?
Y. Bonnet. - Il y en a eu d'autres, bien sûr. En Guadeloupe, par exemple, nous avons voulu faire sauter l'émetteur de Radio-Tambour, la radio des indépendantistes. Mais l'équipe qui a été envoyée sur place s'est trompée de pylône.

N. O. - Quelle a été votre plus grande réussite à la tête de la DST ?
Y. Bonnet. - Je suis très content d'avoir été le premier à nouer des contacts avec les services secrets de certains pays arabes. Cela nous a beaucoup aidés dans la lutte contre les terroristes, très actifs à cette époque en France. Jusqu'en 1982, on estimait que nos liens privilégiés avec les services israéliens nous empêchaient de travailler avec des Arabes. J'ai prouvé le contraire. En 1984, j'ai rencontré à l'hôtel Crillon les responsables de la sécurité militaire algérienne. Ils ont été très loyaux, en particulier lors de l'enlèvement du fils de Gilles Perrault - sans leur aide, je ne suis pas sûr qu'il aurait été libéré. De même, je suis allé en Syrie m'entretenir avec le patron des services secrets d'Assad. C'est lui qui contrôlait la plaine de la Bekaa, au Liban, donc beaucoup de groupes terroristes. En échange d'une collaboration, il voulait des informations sur l'opposition syrienne en France. J'étais prêt à accepter, mais je n'ai pas eu le temps : j'ai quitté la DST quelques semaines après.

N. O. - Plus tard vous avez été député. Que pensez-vous de la récente proposition de plusieurs élus visant à instituer un contrôle parlementaire des services secrets - dont la DST ?
Y. Bonnet. - J'y suis tout à fait favorable. Il faut que ces organismes soient en contact avec la représentation nationale, qu'ils sortent de leur ghetto. C'est une question d'hygiène démocratique.

"Contre-espionnage", par Yves Bonnet, Calmann-Lévy, 572 p., 135 F. En librairie le 20 avril.